samedi 23 mai 2009

Le chemin de l’homme (Martin Buber)

Pour une renaissance de la pratique des lectures communes, D&S a choisi cette année deux livres. Le premier est un petit livre de spiritualité « Le chemin de l’homme », de Martin Buber (Alphée).

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Présentation de l’éditeur

« Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se pré-occuper de soi. »

La doctrine hassidique enseigne que l’on atteint la sagesse non en se détachant du monde, mais en s’en imprégnant profondément pour mieux le comprendre. Rendant accessible une pensée profonde et complexe, Martin Buber pose ici les fondements de cette doctrine, apparue au milieu du XVIIIe siècle. Considéré par Hermann Hesse comme un « présent précieux et inépuisable », Le Chemin de l’homme décrit le parcours spirituel que chacun effectue vers les autres et vers Dieu.

Présentation de Henri-Jack Henrion

« Parmi vos écrits, le chemin de l’homme est certainement ce que j’ai lu de plus beau. Je vous remercie du fond du cœur pour ce présent précieux et inépuisable. Je le laisserai me parler bien souvent encore ». Cette citation d’Hermann Hesse résume beaucoup mieux que je ne pourrais le faire la valeur inversement proportionnelle à son épaisseur (56 pages) qu’il a prise pour moi. C’est en effet une lecture en dehors du commun et du temps, par son cadre et ses histoires hassidiques, par son sujet qui plonge concrètement dans notre existence et par ce questionnement éminemment spirituel, qui ne peut nous laisser indifférent. Que faisons-nous de notre vie ? Où en sommes-nous ? Où allons-nous ?

Qui est Martin Buber ?

Martin Buber naît à Vienne en 1875 en Autriche et meurt à Jérusalem en 1965. En 1925 il publia les premiers volumes d’une nouvelle traduction de la Bible, œuvre commencée avec Franz Rosenzweig. Après la mort de ce dernier, Buber continua le travail seul et l’acheva en 1961. Buber fut nommé professeur de théologie à l’université de Francfort et conserva ce poste jusqu’à l’accession des nazis au pouvoir, en 1933. En 1938, lorsqu’il ne lui fut plus possible de continuer à enseigner en Allemagne, il partit s’établir à Jérusalem. Là il fut nommé professeur de philosophie sociale à l’université hébraïque. Il crée à Jérusalem l’Ecole de formation d’éducateurs d’adultes en 1949. Il préconise la création d’un état binational dans lequel les Juifs et les Arabes vivraient et coopéreraient.

La philosophie sociale et religieuse de Buber se révèle particulièrement dans sa définition de la relation de l’homme à son prochain et à Dieu comme une relation de dialogue. Dans son Ich und Du (Je et Tu), paru en 1937, Buber distingue la relation je-il et la relation je-tu. Dans cette dernière, il y a dialogue avec réciprocité, ouverture, franchise et compassion humaine. En dernière analyse, ce sont les qualités de la vie qui fondent toutes les valeurs humaines. La relation je-tu trouve son expression la plus haute lorsqu’elle amène l’homme à une relation de révélation avec Dieu qui est le Tu éternel.

Pour Buber, la Bible témoigne du dialogue d’Israël avec le Tu éternel, les lois du judaïsme faisant partie de la réponse de l’homme à ce dialogue de la révélation. Poursuivie jusqu’à sa conclusion logique, cette idée implique la nécessité, pour chaque génération, de reformuler sa réponse dans son propre dialogue avec Dieu. Les écrits de Buber, et en particulier le je et tu, ont eu une influence importantes sur les penseurs chrétiens modernes. Avec Rosenzweig, il a été l’un des pionniers du dialogue moderne entre juifs et chrétiens, estimant que les deux croyances demeuraient valables aux yeux de Dieu et parlant de Jésus comme de son « frère ».

En ce qui concerne l’éducation, Buber considère la « liberté », cette panacée de l’éducation moderne, comme un moyen et non une fin en soi. A la contrainte doit se substituer la communion et non la liberté sans limite de l’éducation contemporaine. A une volonté purement égocentrique de se réaliser, Buber oppose l’accomplissement de soi fondé sur le sens de l’engagement et la responsabilité sociale. La liberté centrée sur soi, qui ne laisse pas d’espace pour un autre être humain, condamne à un splendide isolement. Dieu est le Dieu de la liberté : il est capable d’imposer sa contrainte à l’homme, mais il peut aussi s’abstenir de le faire, et même partager avec lui l’exaltation de Sa liberté. En se soumettant à la contrainte, l’être se révèle indigne de l’autonomie qui lui a été accordée.

Qu’est-ce que le hassidisme ?

C’est le nom donné au grand mouvement mystico-religieux qui prit naissance vers le milieu du XVIII e siècle au sein du judaïsme de l’Europe orientale. Le mot hassid (piété, intégrité) vient du terme hébraïque hessed la grâce, la générosité. Les hassidim insistent particulièrement sur la communion joyeuse avec Dieu, en particulier par le chant et la danse.

Buber indique dans Le chemin de l’homme : « le hassidisme enseigne que la joie éprouvée au contact du monde conduit, si nous la sanctifions de notre être tout entier, à la joie en Dieu ». Buber voit dans l’image de l’homme que véhicule le hassidisme un modèle pour l’éducation juive. Le Hassid bubérien se caractérise par son authentique religiosité - qui lui permet d’accéder à Dieu par l’amour de l’humanité, car il est doté de joie de vivre, de naïveté et de simplicité.

Pour poursuivre la lecture ou seulement connaître quelques sujets des ouvrages de Buber :

  • Œuvres : De Regno Christ Ed P.U.F 1955
  • Moïse Ed P.U.F 1966
  • Judaism. Ed Gallimard, 1966.
  • A believing humanism : My testament. Traduction de Maurice Friedman, New York : 1967.
  • Between man and man. Traduit par Ronald Gregor Smith, Londres, Kegan Paul, 1947.
  • Gog et Magog Chronique de l’époque napoléonienne, Ed Gallimard, 1984
  • Utopie et socialisme Ed Aubier-Montaigne, 1977
  • Problème de l’homme Ed Aubier-Montaigne, 1980
  • Je et Tu. Paris, Ed Aubier-Montaigne, 1981.
  • Une terre et deux peuples, Ed Lieu commun 1985.
  • L’éclipse de Dieu : considérations sur les relations entre la religion et la philosophie. Paris, Nouvelle cité, 1987.
  • On intersubjectivity and cultural creativity. Chicago : University Press, 1992.
  • The knowledge of man. Traduit par Maurice Freidman et Ronald Gregor Smith, New York : 1988.
  • Pointing the way : Collected essays. Traduit par Maurice Friedman, New York : 1957.
  • Les contes de Rabbi Nachman Ed Stock 1981
  • Fragments autobiographiques Ed Stock 1985
  • Les Récits Hassidiques, Ed du Rocher, 1985, coll : Gnose
  • La Légende du Baal-Shem, Ed du Rocher, 1993, coll : Les grands textes spirituels

Vos réactions

  • > Le chemin de l’homme (Martin Buber) 26 mai 2009, par Bernard Ginisty

    Bonjour,

    Je crois en effet que la pensée de Buber est très importante. Pour mieux la comprendre, je pense utile de la confronter à celle d’Emmanuel Levinas qui se situe dans la même tradition spirituelle juive, mais l’interprète autrement. Alors que Buber est très marqué par le courant mystique hassidique, Levinas considère que le rapport au livre est plus fondamental que l’intériorité.

    Pour enrichir le débat, voici deux citations de Levinas. La première est tirée de son oeuvre majeure « ’Totalité et Infini », la seconde d’un long entretien avec François Poirié.

    « Grâce à un courant d’idées qui s’est manifesté indépendamment dans le Journal Métaphysique de Gabriel Marcel et dans le Je-Tu de Buber, la relation avec Autrui comme irréductible à la connaissance objective a perdu son caractère insolite. Buber a distingué la relation avec l’Objet qui serait guidée par la pratique - de la relation dialogale qui atteint l’Autre comme Tu, comme partenaire et ami. Il prétend modestement avoir trouvé dans Feuerbach cette idée centrale dans l’œuvre de Buber. En réalité elle ne prend toute sa vigueur qua dans les analyses ou Buber les expose, et c’est là qu’elle apparaît comme une contribution essentielle à la pensée contemporaine. On peut se demander toutefois si le tutoiement ne place pas l’Autre dans une relation réciproque et si cette réciprocité est originelle. D’autre part la relation Je-Tu conserve chez Buber un caractère formel : elle peut unir l’homme aux choses autant que l’homme à l’homme. Le formalisme Je-Tu ne détermine aucune structure concrète. Je-Tu est événement (Geschehen), choc, compréhension - mais ne permet pas de rendre compte (si ce n’est que comme une aberration, d’une chute ou d’une maladie) d’une vie autre que l’amitié : l’économie, la recherche du bonheur, la relation représentative des choses. Elles demeurent dans une espèce de spiritualisme dédaigneux, inexplorées et inexpliquées. Ce travail n’a pas la ridicule prétention de « corriger » Buber sur ces points. Il se place dans une perspective différente, en partant de l’idée d’Infini.
    La prétention de savoir et d’atteindre d’Autre, s’accomplit dans la relation avec autrui, laquelle se coule dans la relation du langage dont l’essentiel est l’interpellation, le vocatif.L’autre se maintient et se confirme dans son, hétérogénéité aussitôt qu’on l’interpelle et fût-ce pour lui dire qu’on ne peut lui parler, pour le classer comme malade, pour lui annoncer sa condamnation à mort ; en même temps que saisi, blessé, violenté, il est « respecté ». L’invoqué n’est pas celui que je comprends : il n’est pas sous catégorie. Il est celui à qui je parle – il n’a qu’une référence à soi, il n’a pas de quiddité ».
    (Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité Martinus Nijhoff Publishers The Hague, Boston, Lancaster 1984 pages 40-41)

    « Après avoir parlé de Rosenzweig, parlons, si vous le voulez, de Martin Buber. Je crois que vous l’avez connu.
    Oui, je l’ai connu personnellement après la guerre. On rapproche souvent mon intérêt pour la relation intersubjective, mon thème principal, de la philosophie de Buber qui a distingué le Je-Tu, relation entre personnes, du Je-Cela, rapport de l’homme avec les choses. Le rapport à l’autre homme est irréductible à la connaissance d’un objet. C’est certainement un terrain de réflexion où Buber a été avant moi. Quand on a travaillé, même à son insu, sur un terrain qui avait déjà été labouré par un autre, on doit allégeance et gratitude au pionnier.Je ne les refuse pas à Buber, même si en fait ce n’est pas en partant de l’œuvre bubérienne que j’ai été amené à la réflexion sur l’altérité d’autrui à laquelle sont consacrés mes modestes écrits.Gabriel Marcel aussi est venu tout à fait indépendamment à cette réflexion, je ne sais qu’il reconnaissait la paternité de Buber, mais il parlait de très bon cœur de parenté. Je suis donc très proche des thèses bubériennes, malgré l’éclat de génie que portent ses livres et le potentiel poétique de son expression, très inspirée. Sa pensée est universellement connue est a exercé une grande influence à travers le monde. Mais génie multiforme, Buber a consacré au hassidisme, qui m’est tout à fait étranger, une oeuvre considérable qui a presque introduit le hassidisme dans la sensibilité européenne. Il a écrit contes et romans où ses pensées philosophiques se sont ainsi exprimées. J’ai lu assez tard son grand livre, Je et tu, livre fondamental où la relation interpersonnelle est distinguée de la relation sujet-objet d’une façon très convaincante et brillante et avec beaucoup de finesse (…) La grande chose qui nous sépare (…) c’est ce que j’appelle l’asymétrie de la relation Je-Tu. Pour Buber, la relation entre le Je et le Tu est d’emblée vécue comme réciprocité. Mon point de départ est en Dostoïevski et en sa phrase que je vous ai citée tout à l’heure : « Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres ». Le sentiment que le Je doit tout au Tu et que sa responsabilité pour autrui est gratitude, que l’autre a toujours et de droit, un droit sur Moi : tout ce que je vous ai dit tout à l’heure de ce « je » soumis à l’obligation, de ce « je » commandé par le visage d’autrui - avec cette double structure de misère humaine et de verbe de Dieu - tout cela représente peut-être un thème foncièrement différent de celui qu’aborde Buber.
    (…)Ce qui est central, c’est le thème de l’asymétrie, qui détermine une manière de parler différente entre nous. J’ai lu par conséquent Buber avec beaucoup de respect et d’attention ; mais il m’arrive de ne pas être d’accord avec lui. »
    ( François Poirié : Emmanuel Levinas qui êtes-vous Ed. La Manufacture 1987 p. 123-124)

    Cette formule que j’emploie maintenant : ce qui est plus profond que la conscience, que l’intériorité, ce sont les livres me vient de cette période avec lui (M. Chouchani). Je vous ai raconté l’histoire de Buber ce matin en disant mon indignation que Buber pense que sa conscience en sait plus que les livres ; cela se rapporte directement à cette signification du livre, dont je viens de vous parler maintenant » (François Poirié : Emmanuel Levinas qui êtes-vous Ed. La Manufacture 1987 p. 130)