Démocratie, valeur spirituelle

Comment mettre en évidence les ressorts cachés de nos démocraties, tant les énergies spirituelles qu’elles recèlent que les facteurs de délitement ?

Comment les spiritualités peuvent-elles contribuer aux luttes contre le mépris et pour la reconnaissance tout en rejetant le fondamentalisme et le communautarisme ?

Conférence-débat avec Marcel Gauchet et Robert Legros - 21 mai 2008

Marcel Gauchet, né en 1946, est historien et philosophe. Il est actuellement directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, au Centre de recherches politiques Raymond-Aron et rédacteur en chef de la revue Le Débat.

Robert Legros est professeur de philosophie à l’université de Caen et à l’université libre de Bruxelles. C’est un spécialiste de Hegel et de la phénoménologie. Auteur de « L’avènement de la démocratie ».

En complément, le blog Marcel Gauchet, une mine d’interviews du maître à la télé, à la radio, dans les journaux.

Contribution à l’université d’été 2008

Quelle est cette spiritualité que nous entendons proposer à travers le Pacte Civique comme dimension de la démocratie ?

Quelle spiritualité pour la démocratie ?

Quel projet pour notre association ?

Cluny Si notre Université d’été doit bien partir directement de notre expérience spirituelle personnelle, elle doit aussi, dans un deuxième temps, (le dimanche) contribuer à la dynamique collective de notre association, en apportant des infléchissements éventuels à nos réflexions antérieures… et, pourquoi pas, des réponses aux questions ci-dessus ou encore des précisions sur les mots que nous utilisons souvent de façon fort disparate… Le présent texte, travaillé par le groupe « démocratie valeur spirituelle », reprend le travail qui a déjà été fait lors de l’écriture de la Charte, puis à l’intérieur de l’association, notamment depuis Saint-Denis, avec les contributions de Jean-Baptiste de Foucauld qui ont, elles mêmes, été reprises par plusieurs d’entre nous (Patrick Boulte, Bernard Guibert, Bernard Gauthier, Patrice Sauvage… entre autres !). Il vise à faciliter le travail de regroupement et de « mise en perspective » qui devra sortir de notre université d’été.

Où en sommes-nous à D&S sur la spiritualité ? Où en sont nos points d’accord et nos interrogations ?

1. Nous distinguons la spiritualité de la religion.
Qu’est-ce à dire ? La spiritualité est une démarche des personnes, intérieure, mais aussi engagée dans la sociéte. Dans le contexte actuel, la spiritualité demande la libre adhésion des individus, participe à leur développement personnel, de façon toujours provisoire, et sans que s’impose de l’extérieur aucune norme.

Les religions, en général, génèrent des démarches spirituelles diverses. Il peut exister des pratiques ou des croyances religieuses sans spiritualité. Il y a aussi des démarches spirituelles sans référence religieuse.

Dans le cadre du pacte, nous présentons notre association comme un regroupement de personnes se référant à des spiritualités diverses, tout en considérant la « démarche » spirituelle comme une énergie nécessaire à notre société et comme une tâche à soutenir.

2. La charte définit « le spirituel comme ce qui fait appel à l’intériorité de l’homme, lui fait refuser l’inhumain, l’invite à s’accomplir dans une recherche de transcendance et à donner du sens à son action, le met à l’écoute des autres et le porte à donner, échanger, recevoir ». Dans la diversité de leurs parcours et de leurs références spirituelles, les membres de D&S partagent sans doute une même exigence éthique (à distinguer des systèmes de normes morales), ainsi qu’un rapport personnel à un « sens » ou à une « transcendance » :
Le « refus de l’inhumain » a des significations fort différentes selon les personnes ; il renvoie inévitablement à une définition de l’humain (et donc à une anthropologie ou à un humanisme) qui varie selon les cultures : pour les uns, ce sera le refus de l’avortement, pour les autres, le refus de la misère, de l’exploitation et de l’injustice (à la limite, pour certains, le refus de l’homosexualité, pour d’autres le refus de l’homophobie), etc…

Dans le cadre du Pacte civique, le rapport à l’éthique est aisément communicable : avec Lévinas, Mounier ou de grandes figures comme Gandhi, Martin Luther King, l’Abbé Pierre ou Joseph Wresinski, ce que peut être une démarche éthique est compréhensible par tout le monde ! Par contre, la référence à la transcendance est plus compliquée, elle est comprise, par les uns, comme un « surplomb » nécessaire à toute action, par les autres, comme la figuration d’une paternité, corollaire nécessaire de toute fraternité, par d’autres encore, comme intrinsèque à toute existence. Dans notre contexte « désenchanté » où les « grands récits » (sur la Patrie, sur un Avenir meilleur ou sur la Révolution) n’ont plus cours, il semble possible de faire reconnaître par nos partenaires l’enjeu que représente pour la démocratie le dépassement de l’individualisme qui exige forcément un dépassement de soi…

3. Le texte présenté au colloque de Saint-Denis La démocratie, une valeur spirituelle ? fait état d’ « une intériorité de masse, souvent en lien avec un engagement associatif et démocratique, qui n’a pas droit de cité dans notre espace public » et qui est mal repérée dans le jeu politique qui, « traditionnellement, s’adresse plus à l’homme extérieur (à ses intérêts, à ses appartenances sociales et professionnelles) qu’à l’homme intérieur » (et à sa quête de reconnaissance). « La précarisation de fait de l’existence… oblige chacun à fabriquer son identité à partir d’un sens en élaboration permanente. » Or, l’évolution récente des sciences humaines apporte une lisibilité nouvelle au caractère massif de toutes ces « luttes pour la reconnaissance » où l’individu recherche la « confiance en soi », le « respect de soi » et l’ « estime de soi ».

Dans le cadre du Pacte, il conviendrait de montrer le rôle essentiel de la spiritualité dans la construction des identités (si nécessaire à la démocratie), mais aussi, le cas échéant, de manière potentielle, dans les dynamiques sociétales.

4. Les expériences spirituelles sont davantage lisibles quand elles sont vécues dans des situations extrêmes : dans les camps de la mort (Etty Hillessum), dans les faubourgs de Calcutta (Sœur Térésa) ou face à l’exclusion (Philippe Maillard). Cela nous rend modeste quant à nos propres expériences, mais révèle la possibilité du spirituel dans des situations de grande précarité, de grande déprime ou d’extrême vieillesse…

5. Le spirituel a ses périls ; les possibilités de dérive sont multiples : évasion dans l’imaginaire ou l’émotif, dans l’individualisme et l’apolitisme, dans des fonctionnements autoritaires, peu respectueux des libertés individuelles, ou bien dans des idéologies élitistes, totalisantes et sectaires…

Dans le cadre du Pacte, il conviendra de montrer que nous en sommes conscients et que nous sommes vigilants !

6. Pour nous, existe une forte intrication entre démocratie et spiritualité… mais il convient de l’expliciter. Certes, la spiritualité (inhérente à l’humain) et la démocratie (qui s’est souvent construite contre les religions) sont des réalités autonomes ! Mais nous pensons que, dans le contexte actuel de crise de société, elles s’appellent l’une l’autre :

  • La démocratie a besoin de l’énergie que la spiritualité peut apporter dans notre société à des individus trop souvent déprimés, incertains ou démobilisés à l’égard de tout. Elle a besoin de ce qu’elle porte d’exigence de dépassement de soi ou de transcendance des intérêts particuliers.
  • La démocratie est aussi, en elle-même, une « force » (ou une « valeur ») spirituelle dans la mesure où elle ne se réduit pas à un mode d’organisation de la société, ni à un ensemble de procédures de répartition des pouvoirs. Elle est aussi un régime politique qui compose les réalités individuelles pour le meilleur et pour le pire et qui sait utiliser les luttes sociales qui sont aussi des « luttes pour la reconnaissance » des individus et des groupes. C’est un régime qui, pour survivre aux tensions, doit reconnaître à tous et à chacun sa valeur propre. « La démocratie, dit John Dewey, est la croyance en la capacité de l’expérience humaine de générer les buts et méthodes qui permettront à l’expérience ultérieure d’être riche et ordonnée. » « Comme les spiritualités, la démocratie vise à l’accomplissement de la destinée humaine dans le monde réel » (JB de Foucauld).

Corrélativement,

  • La spiritualité a besoin de la démocratie pour contrecarrer toute tendance à l’hégémonisme, à l’exclusivisme et au sectarisme. La démocratie suscite un brassage qui peut aider à faire reconnaître les injustices et les ségrégations et à repousser tout spiritualisme déconnecté des réalités sociales et économiques.
  • La spiritualité peut être aussi porteuse d’authentiques valeurs démocratiques, à condition de reconnaître l’égale dignité de tous les hommes, quels que soient leur rang et leur situation sociale, ainsi que l’égale vocation de chacun à répondre aux appels intérieurs et à entrer dans une démarche spirituelle impliquant un véritable engagement. Potentiellement, la spiritualité donne une liberté intérieure ; elle fonde une égalité de droit à la vie, au respect et à la responsabilité ; elle est source de vraie fraternité !

Expérience démocratique et expérience spirituelle

Parler en même temps de la démocratie et de la spiritualité en terme d’expérience,

  • c’est chercher à exhumer les ressorts cachés de nos démocraties (tant les énergies morales et spirituelles indispensables pour sa vitalité que ses facteurs de crispation ou de délitement),
  • c’est montrer comment les spiritualités contribuent aux luttes contre le mépris et pour la justice et la reconnaissance tout en rejetant le fondamentalisme et le communautarisme,
  • c’est aussi sortir les spiritualités d’un espace purement intérieur et égocentriste et resituer la transcendance au cœur des relations actuelles entre les hommes,
  • c’est trouver dans le rapprochement des deux un élan qui nous entraîne, nous et cette société, ailleurs que vers l’épanouissement individuel, dans des réponses à inventer ensemble.

La démocratie, une valeur spirituelle ?

Ce texte présenté le premier jour du colloque de Saint Denis (1-3 décembre 2006), « La politique au risque de la spiritualité », a été établi au nom des trois mouvements organisateurs : La Vie Nouvelle, Poursuivre et Démocratie et Spiritualité.

Pour beaucoup de nos concitoyens, la démocratie se résume à un système politique reposant sur des élections libres et un ensemble de principes (les droits de l’homme), de procédures (le vote des lois, l’administration locale) et d’institutions (le Parlement, le Gouvernement, etc). Il apparaît cependant de plus en plus que cette vision étroite de la démocratie n’est pas satisfaisante et menace la démocratie elle-même. Elle néglige les conditions morales du bon fonctionnement de la démocratie qui ont pourtant été affirmées par la plupart des grands penseurs politiques, qu’il s’agisse notamment de Montesquieu (la démocratie repose sur la vertu), ou de Rousseau (l’intérêt particulier doit se fondre dans l’intérêt général). Cette exigence morale doit donc être réaffirmée aujourd’hui et se traduire davantage dans les faits. Mais comment ? A partir de quelles bases ? Il est apparu aux trois organisations qui sont à l’origine de cette manifestation que cette dimension fondamentale de la démocratie pouvait et devait être réitérée, dans un contexte qui a profondément changé, sous une forme nouvelle. Telle est l’hypothèse, qui forme le thème de cette première journée : la démocratie n’est pas seulement une valeur politique ; elle est aussi une valeur spirituelle, qu’il convient de prendre en tant que telle, avec tout ce que cela implique. (…)

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La reconnaissance au sein de 4 spiritualités

Compte-rendu de la soirée du 6 novembre 2008 au forum 104 (Paris) avec :
Christian SAINT-SERNIN, Démocratie & Spiritualité,
Claude COHEN BOULAKIA,
Malik DIAWARA,
Jean Luc CASTEL.

En mars 2008, le sociologue Axel Honneth avait expliqué à quel point notre société est traversée par des luttes pour la reconnaissance, thème porté depuis longtemps par les spiritualités. Les intervenants apportent maintenant un éclairage sur le rôle important qu’elle joue dans le Judaïsme, le Bouddhisme, le Christianisme et l’Islam. Il ne s’agit nullement de rechercher un accord, mais de faire résonner ce thème dans chacune de ces traditions, amplifiant ainsi l’écho qu’il peut avoir à l’intérieur de chacune.

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La reconnaissance, un enjeu pour la démocratie et la spiritualité

Ce texte est la synthèse de l’étude qui a été faite dans le cadre du groupe « Démocratie, valeur spirituelle » sur les travaux d’Axel Honneth.

Table des matières

INTRODUCTION : une lutte pour la reconnaissance qui appelle la démocratie à prêter attention au « spirituel » !

  1. Une approche existentielle : les 3 sphères de la reconnaissance
  2. Un éclairage psycho-sociologique sur les pathologies et sur les potentialités de notre société « post-moderne »
  3. Un concept qui rend visible la manière dont les individus et les groupes élaborent leurs valeurs.
  4. Une nouvelle visibilité des anciens ressorts de la spiritualité et de la politique
  5. La reconnaissance, un enjeu très actuel pour la démocratie comme pour la spiritualité.
  6. Un pacte civique qui signifie une attention partagée par les courants politiques et par les mouvements spirituels aux quêtes de reconnaissance

Synthèse

La reconnaissance, un enjeu commun pour la démocratie et pour la spiritualité, un intérêt partagé par les courants politiques et par les mouvements spirituels.

1. Plusieurs analyses critiques récentes bousculent les frontières des disciplines traditionnelles (sociologie, psychologie, philosophie, sciences politiques…) pour apporter un regard neuf sur notre société qui positionne autrement les rapports entre la politique et l’intériorité, entre la démocratie et la spiritualité en y plaçant au cœur, la recherche individuelle et collective d’identité et de reconnaissance.

2. Cette anthropologie nouvelle exhume un niveau originel des relations humaines où se forgent en même temps les personnalités et les capacités d’évaluation des individus et des groupes, et où se déploie aussi toute expérience spirituelle. Ce qui est rendu visible, c’est cette expérience à la fois très intime et très sociale, en amont même du langage et de toute expression verbale, où l’on se met à différencier ce que l’on aime et ce que l’on déteste en se distinguant soi-même. Et cette visibilité nouvelle permet aussi d’éclairer avec une rationalité contemporaine le champ spirituel.

3. Cette expérience de base où se façonnent le goût esthétique et le sens moral, s’opère à l’intérieur de relations de « reconnaissance » où les individus et les groupes construisent leur personnalité à travers les trois grands domaines de l’existence :

  • en nous reconnaissant dignes d’amour et d’affection, les proches nous donnent confiance en nous
  • en nous reconnaissant des droits, la loi et la Nation nous donnent le respect de nous
  • en faisant reconnaître nos mérites et nos compétences au travail ou dans les loisirs, nous nous attirons l’estime des autres et de soi et nous nous « réalisons ».

4. Mais dans notre société post-moderne, cette dynamique interpersonnelle de la reconnaissance est grippée. Beaucoup ne se sentent pas vraiment reconnus, bien plus même que dans les sociétés traditionnelles où des relations plus figées et plus collectives mais plus solides garantissaient la pérennité des reconnaissances. Chez nous, le champ des possibles est beaucoup plus vaste et incomparablement plus individualisé ; nous sommes constamment sollicités pour de nouvelles expériences et de nouvelles relations… qui sont autant d’occasions de reconnaissance, mais toujours très aléatoires et éphémères ! Du coup beaucoup de groupes n’arrivent pas à se faire reconnaître ; beaucoup d’individus se retrouvent seuls et démunis ; beaucoup perdent l’estime de soi, tant les exclus que les cadres « surbookés », que les innombrables déprimés ou candidats au suicide… Et les déçus, les désabusés, les méprisés font des citoyens « incertains » et « irrésolus » !

5. C’est un enjeu urgent pour la démocratie que de ne pas laisser se répandre ce sentiment de mépris ou de non reconnaissance ! La démocratie a besoin de citoyens solides et résolus ! C’est aux politiques de rendre l’espoir ! Et ils le peuvent en transformant la scène publique pour la rendre capable de reconnaître les individus et les groupes comme des acteurs potentiels de leur développement. Il faut pour cela abandonner les pratiques de notable ou de technocrate et sortir des arrière-scènes obscures de la gouvernance Il faut aussi reconnaître un rôle aux minorités et au symbolique en élargissant le champ de la culture. Il faut débattre, négocier et décider avec le respect de l’autre, en prenant en compte tous les niveaux de l’existence sociale par delà les variations de l’opinion !

6. C’est un enjeu non moins urgent pour les spiritualités que de présenter dans ce vaste mouvement de retour du religieux d’autres voies spirituelles qui se gardent des dérives identitaires, communautaristes ou antirationnelles. Elles peuvent aider les individus et les groupes à inventer les voies d’une reconnaissance ouverte à l’altérité et à la transcendance en actualisant des pratiques et des croyances qui délégitiment la violence et le repli sur soi et sur le passé, en donnant le goût de l’avenir.

Un pacte civique peut sceller une alliance entre les politiques et les spirituels pour que les chantiers de la reconnaissance s’ouvrent à l’altérité et apportent des améliorations matérielles.

Religion, démocratie, modernité : le projet audacieux de J. Dewey

Louis Quéré est Directeur de recherche au CNRS et à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) ; dans cette soirée du 1er avril 2010 organisée par Démocratie & Spiritualité, il a montré comment Dewey, le philosophe américain inspirateur d’Obama, repense la démocratie et la spiritualité sous le mode d’une expérience, en montrant comment l’idéal et les valeurs interviennent dans l’existence sociale, non pas de l’extérieur, comme des instances déjà constituées en surplomb, mais de l’intérieur, au cœur des interactions qui ne cessent de les remodeler.
Dans un deuxième temps, Louis Quéré a confronté l’apport de Dewey à celui de Habermas et de Taylor qui partagent en partie le même souci de réévaluer le rôle du « spirituel » dans une démocratie moderne.

Rencontre avec Axel Honneth - 5 mars 2008

120 participants de toutes générations ont écouté au Forum 104 Axel Honneth qui s’exprimait en anglais, traduit par Olivier Voirol. Ce successeur d’Habermas, un des plus grands philosophes contemporains, a ensuite répondu aux questions de l’assistance.

Pourquoi l’intérêt de « Démocratie et Spiritualité » pour Axel Honneth ?

Les analyses d’Axel Honneth sur la Reconnaissance mettent en valeur trois enjeux :

  1. Enjeu social : dans les quartiers difficiles, certains éducateurs de notre association (de Grenoble ou de Montreuil) ont constaté qu’il est plus facile de parler de tolérance et de respect quand on a commencé à se placer dans une interaction de reconnaissance mutuelle :
    * reconnaissance de soi qui appelle réciproquement la reconnaissance de l’autre,
    * reconnaissance de l’identité collective (souvent stigmatisante) qui ne doit pas masquer l’identité individuelle.
    La conflictualité sociale est « basée sur des atteintes morales » dit Honneth… Les luttes sociales sont des luttes pour la reconnaissance… dans les banlieues comme dans les entreprises et dans toute la société où la compétition exacerbée génère beaucoup de mépris et de mésestime. Qu’est-ce à dire ?
  1. Enjeu politique : en cette période où le politique est si souvent décrié notre association apprécie le rôle dévolu à la politique dans les analyse d’Axel Honneth : pour lui, la politique a un rôle à jouer face à toutes ces luttes sociales pour la reconnaissance ne serait-ce qu’en dénonçant toutes les « poches de mépris » qui subsistent : la politique ne peut se contenter d’approches technocratiques ni gestionnaires ; elle doit répondre aussi aux quêtes d’identité de ses différentes communautés ; elle doit reconnaître les citoyens comme acteurs ; le droit social doit prendre en compte ce besoin des individus d’être digne de respect… Qu’attendre des mouvements politiques dans ces luttes pour la reconnaissance ?
  1. Enjeu spirituel : Pour nous, c’est surtout à un troisième niveau que les analyses d’Axel Honneth renouvellent nos propres approches et stimulent notre réflexion : conscients des fragilités de notre démocratie, nous estimons, avec Tocqueville et beaucoup d’autres Républicains humanistes, que la démocratie a besoin de « valeurs » et même de « spiritualité » ( ce mot étant compris dans un sens très large incluant des démarches individuelles et collectives, rattachées ou non à une religion, avec ou sans Dieu…). Pour mobiliser ses membres et pour surmonter les épreuves, la démocratie américaine au temps de Tocqueville (comme toutes les démocraties qui lui ont succédé), s’est appuyée sur des valeurs qui dépassaient les intérêt individuels ou sur un « sens » donné à l’histoire collective, qui transcende les histoires individuelles.

Or de nos jours, nous semblons traverser une panne du sens ; les valeurs républicaines ne mobilisent plus dans les banlieues, ni auprès des jeunes… ni auprès des personnes en situation d’exclusion, ni auprès de toutes les communautés d’hommes et de femmes qui mènent des luttes collectives … Quelles valeurs et quelles spiritualité peuvent-elles mobiliser ?

Nous ignorons les positions d’AxelHonneth sur cette thématique, et il va nous la préciser, mais d’ores et déjà, sa problématique nous aide à mieux poser les questions en nous amenant à relier ces valeurs, (lui parle de « capacité normative ») aux luttes identitaires des uns et des autres : avant de vouloir imposer artificiellement des « valeurs républicaines abstraites » qui n’ont plus de prise sur nos concitoyens, examinons les valeurs aux quelles les individus et les groupes identifient concrètement leur propre identité. Comprenons de quelle manière ils se sentent blessés quand ils estiment que ces valeurs sont bafouées. Alors… et alors seulement, nous pourrons proposer des « valeurs démocratiques » qui ne soient pas déconnectées de leurs quêtes d’identité ! La « théorie critique » d’Axel Honneth s’appuie sur les sciences humaines (sociologie, anthropologie, psychologie sociale) pour éclairer la « dimension normative des conflits et de toute vie en société ». Cette approche cherche à montrer comment s’opère le choix des normes et des valeurs de façon à la fois collective (puisque c’est le groupe qui propose ses normes et qui les transforme) et individuelle et même intimes (puisque c’est l’individu qui les intériorise, qui les fait jouer en fonction de ses propres attachements et de ses aspirations…)

Ainsi la problématique de la reconnaissance nous aide à comprendre à la fois :

  • pourquoi les valeurs républicaines et laïques n’accrochent plus auprès d’une grande partie de la population française car elles sont complètement déconnectées de leurs quêtes d’identités
  • et pourquoi, au contraire, le religieux fait un retour en force, car il sait, lui, apporter des réponses consistantes à toutes ces quêtes d’identité… mais avec tous les risques de dérives identitaires et communautaristes.

Ces analyses peuvent donc nous aider à réfléchir à ce que Jacques Ion appelle un nouveau régime de citoyenneté, non pas une citoyenneté républicaine abstraite anonyme et sans visage, mais une citoyenneté qui prenne en compte les singularités et les inégalités ainsi que les quêtes de reconnaissance des individus et des groupes.

Dans un tel régime de citoyenneté, les mouvements spirituels pourraient prendre toute leur place dans la mesure où ils aident les uns et les autres à se faire reconnaître, dans le respect de l’altérité et dans le refus du communautarisme et de l’intolérance.

Vaste programme pour ce thème de la reconnaissance qui pourrait ainsi contribuer à refonder une laïcité ouverte !

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Axel Honneth (à gauche) avec Christian Saint-Sernin (à droite)

Bilan de la soirée

Le 11 mars le groupe « Démocratie valeur spirituelle » a tiré le bilan suivant :

  • Complète satisfaction pour l’affluence (en période de vacances, avec des délais de préparation fort courts), et pour la qualité de l’intervention et de la traduction.
  • Confirmation des analyses que nous avions précédemment menées sur sa pensée tant au sein de Démocratie & Spiritualité que de La Vie Nouvelle.
  • Bien fondé de ses analyses pour le Travail Social dans les Banlieues, mais aussi pour le travail de thérapeute ; il y a là un type d’utilisation des sciences humaines réellement fécond pour comprendre les conflictualités et les potentialités de notre société ; il apporte aux sciences politiques les approches de psychologie sociale qui mettent au grand jour les poches de mépris, de honte, de mésestime ; il permet une articulation entre des domaines d’habitude étanches : le juridique, l’affectif, les motivations sociales et professionnelles ; il contribue à une « psychologie morale » (si l’on peut oser le terme…) qui cherche à comprendre comment s’élaborent et se confrontent les échelles de valeur.
  • Le mini-débat a permis de confronter le concept de « valeur » (que nous utilisons aisément pour en appeler à un « sursaut » et dont Honneth souligne qu’elles ne font plus consensus dans notre société) avec celui de « norme » ou de « normativité » (au quel recourt toute action collective et toute vie en société, sans que les règles soient franchement conscientes ni explicites et sans faire appel à la volonté, mais plutôt à une sensibilité…)
  • Ainsi la « reconnaissance de soi, de l’autre et des divers modes de valorisation » pourrait aider à comprendre le créneau que les spiritualités ont à prendre au sein des multiples quêtes de reconnaissance
  • Mais Axel Honneth s’est lui-même montré fort réticent à venir sur ce dernier terrain… On sent chez lui une certaine défiance à l’égard des spiritualités, ayant une vision assez « allemande » et mystique de la spiritualité. Certains ont même trouvé chez lui une certaine platitude rationaliste… mais ce n’était pas l’avis de tous !
  • Cette soirée a marqué une étape dans notre réflexion ; elle a permis de « rendre publique » nos recherches. Mais quant à nous, nous pousserons notre compréhension de ce concept sur notre propre terrain : quel est le « moteur de la reconnaissance » ? Qu’est-ce qui nous amène à pousser plus loin la « reconnaissance » ? Comment s’y articulent « intériorité » et « extériorité » ? La reconnaissance exige un effort d’intériorité qui appelle à sortir d’une position victimaire… on peut même parler de conversion, de « métanoia » au sens étymologique d’un changement d’ esprit ou d’approche, avec toutes la dimension d’objectivité que comporte ce retournement de conscience. Et jusqu’où peut nous mener la reconnaissance… de « soi », de l’ « autre »… du « tout autre » ?
  • Avec Axel Honneth, la reconnaissance nous entraîne à sortir de notre subjectivité à travers des interactivités multiples et objectives. Axel Honneth partage avec nous le même intérêt pour des actions exemplaires qui débusqueront les poches de mépris ou de mésestime… mais qu’est ce qui peut y inciter notre société ?

Echo d’une participante, Geneviève ESMENJAUD

« Cette soirée et plus largement, le thème de la reconnaissance rejoignent mon expérience et la très, très modeste fécondité de mon travail de psychothérapeute.

Au passif se sentir reconnu, et à l’actif reconnaître l’autre. Cela renvoie à la responsabilité de la personne ou du groupe ayant autorité (appel à croître et faculté d’autoriser) sur l’autre, celui qui est en dépendance.

N’y a-t-il pas une autre forme de reconnaissance qui consiste à reconnaître ce qui est non dépendant de l’autre, offert en gratuité à qui veut bien s’y ouvrir en confiance ? Découvrir qu’autour de soit, dans le cosmos et dans l’environnement, il y a du bon, du gratuit et du bienfaisant… et surtout en soi-même redécouvrir (peut-être guidé par un autre) une source à désensabler pour en laisser jaillir l’énergie vitale en tout homme, cette fidèle gratuité qui le fait croître en conscience et qui lui permet de dire « JE », indépendamment de l’autre : « JE sens que JE suis vivant ». Et cette dignité retrouvée, reconnue en soi-même, permet de tenir bon pour parler, pour questionner…

Tout ceci bien sûr ne résout pas le problème essentiel de la responsabilité évoquée au début, mais permet souvent à une personne de moins subir, d’arriver à une lucidité, à un début de liberté pour se faire respecter, ce qui peut enclencher un processus favorable à elle et à son groupe. »